• Le carnet

    2ème prix de la nouvelle Corotzilla 2009 - 2010

    Le carnet


    Texte d'Imane Ziouche, illustration de Clément Dequidt
     

     Nouvelles

     

    « Distributeur de boissons n°47 – Harajuku, près du temple de Meiji-shingu … »

    Je regardai le carnet vieilli aux pages déchirées. Que faisais-je donc ici ?

    Ce journal ne m’appartient même pas ! « Hikari Yamamoto », la vue de ce nom me mettait mal à l’aise, je ne pouvais vraiment pas me résoudre à l’abandonner ici en face de ce distributeur, cruelle destinée pour un objet sans doute si cher à son propriétaire. Même si le contenu était assez atypique puisque des photographies de distributeurs ainsi que de petites annotations remplaçaient les pages bleuies qu’aurait dû contenir un traditionnel journal intime. Cette « Hikari Yamamoto » serait sans doute heureuse de retrouver son précieux bien qu’elle avait dû égarer par mégarde dans le métro où je l’avais découvert. J’observai l’annotation figurant sous la photographie représentant le distributeur devant lequel je me tenais, l’écriture était petite et c’est avec difficulté que je déchiffrai  « 7 Mars 2000 … » Ainsi cette photo avait 10 ans !

     « ...mon estomac ne cesse de grossir, mes parents ont craint que les voisins constatent ma grossesse, c’est pourquoi j’épouserai Hiro aujourd’hui, on m’a intimé l’ordre de dire que notre prétendu « amour fou » a conduit à ce mariage précoce, j’atteins à peine la majorité que me voilà prête à devenir ménagère, mariée à 20 ans ! »

     J’observai la photographie et relus le petit texte.  « Distributeur de boissons n°47 » , ainsi il y avait eu 46 autres photographies avant cela ? La jeune femme avait donc dû épouser 10 ans auparavant un dénommé Hiro afin de justifier sa grossesse ? Je supposai donc qu’elle avait dû se marier dans le temple de Meiji-shingu. Je ne pus m’empêcher de m’interroger quant aux 46 autres photographies ou plutôt 36 autres puisqu’il y en avait une bonne dizaine dans ce carnet. Je pris conscience du fait que ce « journal » contenait des souvenirs intimes, personnels, importants, je devais vraiment retrouver cette «Hikari Yamamoto ». Combien de Hikari Yamamoto y avait-il à Tokyo ? Etait-ce réellement son nom ? J’entrepris de nombreuses recherches, en vain. Je décidai donc de visiter tous les lieux figurant sur les photos, peut-être y rencontrerai-je  « Hikari » ?

      « Distributeur de boissons, Shinjuku, mairie de Tokyo, 48e étage ». Je remarquai que cette fois-ci il n’y avait ni date ni numéro de distributeur, je conclus donc qu’il s’agissait certainement d’un endroit où Hikari avait l’habitude de se rendre. Par chance j’avais entendu parler de ce bâtiment composé de deux tours jumelles, haut de 48 étages et de 243 mètres ! Ce n’est qu’une fois arrivée au 48e étage, appareil photo en main que je m’autorisai à lire la suite du gribouillage figurant au dos de la photographie :  « Une nouvelle fois je me retrouve au sommet de cette gigantesque tour, on se sent tellement grande ici ! J’ai l’impression de pouvoir toucher le ciel, c’est peut-être pour cela que cet endroit me détend ? Chaque fois qu’une décision importante se présente, je viens ici, peut-être que le fait de m’élever me rend plus spirituelle ? Je repense à tous ses souvenirs bons ou mauvais qui me guidèrent tous vers mon lieu secret, cette tour. Ma première rupture… l’acceptation de ma candidature dans une université qui m’aurait permis de réaliser mon rêve, devenir mangaka…la découverte de ma grossesse qui me contraignit à abandonner à contre coeur mes études… »

     Ainsi cet endroit était celui qui permettait à Hikari de se détendre ? Je m’approchai du distributeur qui avait été photographié et regardai à travers la fenêtre, le ciel. C’était vrai après tout, ce lieu avait la force fascinante de nous faire oublier nos soucis, j’avais l’impression que mon rapport à la vie, à ma vie, était différent vu d’ici, j’observai les immeubles adjacents, la mer, le ciel toujours et tentai d’imaginer Hikari qui dut abandonner son rêve pour se marier, afin de protéger, semblait-il, sa famille du déshonneur, des commérages. C’était fou tout de même ce que de simples distributeurs pouvaient évoquer. Je me demandai si j’allais retrouver Hikari, pourrais-je lui rendre un jour son précieux carnet ?

    « Distributeur n°7, Shibuya, face à la statue d’Hachiko ». La photographie était jaunâtre, Hikari devait encore être adolescente lors de la prise de celle-ci. Je souris, Hachiko, symbole de la fidélité, ce lieu devait être très symbolique pour Hikari. La statue du chien Hachiko et le distributeur étaient en face de la gare de Shibuya. Une fois sur place, j’étudiai minutieusement les visages m’entourant avec l’espoir de retrouver parmi ces traits une personne que j’avais pu croiser dans le métro dans lequel j’avais retrouvé le carnet et qui aurait peut-être pu être Hikari. En vain. Je me résignai donc à ne pas retrouver Mme Yamamoto aujourd’hui. Je baissai les yeux vers cette écriture qui m’était désormais familière : « Distributeur n°7, Shibuya, face à la statue d’Hachiko – 21 octobre 1995…» Si le compte était bon, Hikari devait être âgée de 15 ans « aujourd’hui est un jour très important, j’ai décidé d’avouer mes sentiments à  Yuki…» Yuki ? Etait-ce le premier amour de Hikari ? « Étant donné qu’il passe tous les jours ici à la même heure je l’attendrai et lui donnerai ma lettre d’amour » Je ne pus m’empêcher de sourire, m’imaginant la jeune fille attendant anxieusement de donner sa précieuse lettre. Je remarquai un deuxième gribouillage, écrit en caractères plus petits, l’écriture semblait beaucoup moins soignée : « 23 octobre 1995 : échec ».

    « Echec » ? Ainsi cet endroit représentait le premier échec amoureux d’Hikari. Je soupirai, l’endroit était certainement inapproprié si je voulais avoir la chance de lui rendre son bien. Je regardai l’heure. Il était encore tôt, je pouvais tenter de continuer ma « quête », j’empruntai donc plusieurs métros arrivant une heure plus tard face au distributeur représenté.

     « Distributeur n°38 – Bunkyo, avancer jusqu’au siège des éditions Kodansha, s’arrêter devant la vitrine… » Les indications ne pouvaient être plus floues, comment allais-je retrouver mon chemin ? Quel était le but derrière tout cela ? Je me retins néanmoins de lire la suite et rejoignis tant bien que mal le lieu. Là je lus ces quelques mots « je figurerais un jour parmi eux » et je compris. Devant le bâtiment était disposée une grande vitrine où figuraient tout un tas de mangas, romans, magazines édités par la maison d’édition. Mon regard s’arrêta sur divers mangas avec lesquels j’avais grandi, j’étais totalement émerveillée. Hikari avait-elle pu réaliser son rêve ? Je cherchai parmi les noms « Hikari Yamamoto » triste de constater qu’elle n’y figurait pas, qu’elle n’avait pu réaliser son rêve.

    Dépitée je rentrai. Je devais préparer ma prochaine aventure qui se déroulerait selon l’indication figurant sur la photographie sur la petite île d’Enoshima, en effet la référence indiquait « distributeur n°73 - île d’Enoshima, Baie de Sagami ». Je soupirai, où donc était cette île ? Je réussis à établir un itinéraire précis, prête à découvrir l’Océan Pacifique ! Quoi de plus impressionnant pour un européen ? Munie d’un sac à dos bien rempli et du carnet je pris donc la route. Une fois sur place j’observai les stands de nourriture dispersés un peu partout, je souris tandis que je me dirigeais vers la plage, leur odeur embaumait l’air. Je lus le texte au dos de la photographie. J’eus un léger pincement au cœur en songeant au fait qu’il n’en restait plus qu’une, je devais quitter le Pays du Soleil levant le surlendemain. Je repensai à mon aventure japonaise, si je n’avais pas trouvé ce petit carnet elle n’aurait sans doute pas été aussi mémorable, ni même exceptionnelle. Même si Hikari ignorait tout de moi je sentais que j’étais liée à elle et je lui en étais reconnaissante. Je regardai vers le grand large et lus « 6 mai 2000 »…soit deux mois après son mariage :

      « …Hiro a vu que j’étais triste, il sait que ma vie n’est que séries de désillusions, notre mariage était loin d’être la vie que j’avais imaginée. Mais c’est un homme bon et simple, son salaire est plutôt précaire du fait de notre jeunesse, néanmoins il a fait de son mieux pour se libérer et m’amener sur cette île, il sait que j’aime la mer. »

     Je repensais à mon désappointement de la veille lorsque je m’étais aperçue que Hikari n’avait pas réalisé son rêve, peut-être que sa destinée était en fait liée à cet homme « bon et simple » qu’était Hiro ? A-t-il pu la rendre heureuse ? Je me mis à rire face à mes divagations romanesques et continuai ma promenade. La prochaine destination étant pour le lendemain.

     C’était donc la dernière photographie. Il ne me restait plus qu’un jour pour retrouver Hikari Yamamoto, le dernier distributeur, le « distributeur n°367 » se trouvait devant la merveilleuse Gare de Tokyo, la photographie était encore récente puisque seule l’année était indiquée : « 2010 ». Je lus le dernier mot de Hikari avant même d’atteindre le lieu : « J’aime m’asseoir dans cette gare, chaque jour après avoir déposé Tsukushi à l’école je m’y rends. Je pourrais y rester des heures, j’aime tellement observer ces gens si divers ! » Je continuai sur une note que je n’avais pas remarquée auparavant :

     « Toi à qui j’ai confié mon cher journal, mes précieux secrets, je ne saurais expliquer pourquoi j’ai voulu partager mes souvenirs avec toi, peut-être est-ce parce que tu semblais aussi effrayée et perdue que moi à ton âge ? A vrai dire je ne sais même pas si tu comprends le japonais, néanmoins j’ai l’intuition que d’une manière ou d’une autre tu déchiffreras ce qui figure dans ce carnet. Si tu y es parvenu, sache que désormais un lien invisible nous unit. Tu me connais à travers mon journal et moi à travers ton parcours qui te mena jusqu’à cette gare (si tu y es parvenue). Il est temps pour toi de continuer ta route c’est pourquoi je te demande de déposer mon journal devant le distributeur figurant sur la photographie. »

     Je fus saisie de stupeur. Ainsi Hikari l’avait laissé délibérément ? Je souris, il fallait bien admettre que c’était loin de m’attrister ou même de me décevoir. Je choisis donc d’attendre Hikari prêt du distributeur. Une heure passa, puis deux et très rapidement je m’endormis, je fus réveillée quatre heures plus tard par un gentil policier qui me tendit une canette de café sur laquelle était collé un post-it où figurait un simple « merci ». Je m’aperçus que le carnet de Hikari n’était plus là. Je souris. Mon aventure japonaise était terminée. 


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  • Commentaires

    1
    gaelle.m
    Jeudi 6 Mai 2010 à 19:23
    tout simplement waou! J'aime beaucoup cette nouvelle et je ne m'attendais pas du tout à la fin! Très beau parcours pour retrouver une personne et la vie qui est racontée.Une histoire dans l'histoire! je trouve que cette nouvelle est très belle et que la fin est très bien trouvée. Vraiment genial felicitations imane!
    2
    toufik
    Vendredi 7 Mai 2010 à 19:10
    Elle est trop bien la nouvelle, mais je crois que c'est meilleur en film. Tu veux pas faire une vidéo de cette nouvelle. . N'empèche, c'est trop bien.
    3
    sonia .w
    Samedi 8 Mai 2010 à 20:11
    Cette nouvelle est superbe ! j'ai adoré du début à la fin ... l'intrigue est bien menée et je ne m'attendais pas vraiment à cette fin. Bravo !
    4
    Caroline.S
    Mardi 11 Mai 2010 à 12:34
    superbe nouvelle!!j'étais à fond dedans jusqu'à la fin!!Bravo!
    5
    Emilie H
    Mercredi 12 Mai 2010 à 07:55
    Jusque ici, c'est celle que j'ai préféré ! Bravo à Imane :D
    La nouvelle est vraiment bien écrite, et l'histoire est original, bref j'ai adoré :) 
    6
    Kahina M
    Jeudi 13 Mai 2010 à 16:04
    Que  dire : j'ai trop aimé et quand je l'ai lu en avant premiere tu savais ce que j'en pensais...Elle est très bien écrite
    7
    Amélia.B
    Dimanche 25 Juillet 2010 à 23:58

    J'ai adoré ! T'as vraiment du talent Imane ! 

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